Municipales : l’abstention expliquée par la sociologie

Distribution de tracts pour la liste de Michel Delebarre, candidat UMP à Roubaix, entre les deux tours des élections municipales

Distribution de tracts, à Roubaix, pour la liste de Michel Delebarre, candidat UMP,
entre les deux tours des élections municipales (crédit : François Geffrier).

Avec 38,72 % des électeurs qui ne se sont pas déplacés au bureau de vote pour le premier tour des élections municipales, dimanche 23 mars, l’abstention est une nouvelle fois surnommée « premier parti de France ». Dans le détail, le taux de participation fait le grand écart entre certaines villes de banlieues défavorisées et des communes plus aisées. Les politologues attribuent une abstention forte notamment à des conditions socio-économiques difficiles. Vérification en chiffres.

Vaulx-en-Velin est depuis le 23 mars la nouvelle capitale de l’abstention. Dans cette commune, plus de six électeurs sur dix (62,12 %) ne sont pas venus voter au premier tour des élections municipales, selon le ministère de l’Intérieur. Roubaix, habituée aux records d’abstention, a battu le sien : 61,58 % cette année, un point de plus qu’en 2008. À l’extrême inverse, à Porto-Vecchio, en Corse, l’abstention n’est que de 18 %. Voici la carte des vingt villes (de plus de 10 000 habitants) qui ont le plus fort taux d’abstension (anneaux blancs) et des vingt qui ont le plus fort taux de participation (anneaux bleus).

Au premier regard, il semble y avoir une diagonale séparant la France en deux. Au sud-ouest, les bons élèves du devoir civique. Au nord-est, les cancres abstentionnistes. Pourtant, à y regarder de plus près, on peut trouver une autre explication que la seule géographie. L’amas d’anneaux blancs en région parisienne saute aux yeux. Quatorze des vingt communes les plus abstentionnistes de France sont en banlieue de Paris, notamment en Seine-Saint-Denis, département réputé pour avoir la population la plus pauvre du pays. De même, les première et deuxième communes les plus abstentionnistes sont dans des banlieues défavorisées d’autres grandes villes. Vaulx-en-Velin est située dans la périphérie de Lyon. Roubaix, près de Lille. Alors, y aurait-il un lien entre les conditions économiques et sociales et l’abstention ? C’est la thèse retenue par Pierre Mathiot, chercheur en sciences politique et directeur de Sciences Po Lille, qui prend l’exemple de Roubaix.

Selon Pierre Mathiot, moins on est dans de bonnes conditions économiques et sociales, moins on se sent concerné par le vote. Qu’en est-il réellement de la sociologie des communes les plus abstentionnistes, et est-elle différente de celle des communes où l’on vote beaucoup ? Le graphique ci-dessous met en perspective plusieurs indicateurs socio-économiques (fournis par l’Insee) des six villes de métropole situées en tête et en queue de notre classement de l’abstention.

À Vaulx-en-Velin, le taux d’abstention était de 62,12 % au premier tour des élections municipales, le 23 mars. Dans cette ville, le taux de chômage est de 19,9 %. 49 % de la population vit dans une habitation à loyer modéré (HLM). Le revenu fiscal médian des ménages de la commune est de 11 821 euros et 37,1% des foyers fiscaux sont imposables. Roubaix et Villiers-le-Bel, qui complètent le podium de l’abstention, affichent des chiffres assez proches de ceux de Vaulx-en-Velin. En revanche, les trois villes les moins abstentionnistes, Saint-Martin-de-Crau, Bastia et Porto-Vecchio, connaissent un taux de chômage plus faible, un taux de logement en HLM plus bas, et un revenu fiscal médian plus élevé, tout comme le taux de foyers fiscaux imposables. L’explication sociologique semble donc validée, en tout cas si on s’arrête à ces six villes-symboles.

ÉLECTEURS, MAIS PAS HABITUÉS DES ÉLECTIONS

C’est l’autre point évoqué par Pierre Mathiot pour expliquer un tel niveau d’abstention à Vaulx-en-Velin, Roubaix et Villiers-le-Bel. Ces communes abritent beaucoup d’enfants d’immigrés qui, bien que Français, n’ont pas intégré le réflexe du vote en France, puisque leur parents ne peuvent ou ne pouvaient pas voter.

Cette fois, le propos est plus difficile à étayer par des chiffres précis. Il n’existe pas de statistiques sur la proportion d’immigrés ou d’immigrés de la deuxième génération pour chaque commune. Mais on peut rester sur la notion de maturité politique, que sous-tend le discours de Pierre Mathiot, en relevant (dans le graphique ci-dessous) que dans les trois villes les plus touchées par l’abstention, le niveau de diplôme est légèrement faible que dans les trois communes qui participent le plus aux élections : à Roubaix comme à Vaulx-en-Velin, un adulte sur deux n’a pas poursuivi de scolarité ni d’études au-delà du brevet des collèges. Par ailleurs, la proportion de jeunes de moins de 30 ans est plus importante là où l’abstention domine, près d’une personne sur deux a moins de trente ans à Roubaix.

Au-delà des statistiques et des graphiques, il y a bien sûr d’autres facteurs, des enjeux locaux, qui jouent sur l’abstention. Ainsi, un nombre important de listes, ou au contraire, le fait qu’il n’y ait qu’une seule liste candidate peut décourager les électeurs. Certaines communes sont des bastions, tenus depuis des décennies par un parti, ce qui peut laisser penser aux habitants que les municipales ne sont qu’une formalité pour l’équipe sortante. Hellemmes, dans le Nord, est une commune socialiste depuis 1977. Dimanche 23 mars, l’abstention a été de 45 %. Mais la liste UMP tente de convaincre les électeurs que la mairie peut basculer. Et dans cet entre-deux-tours, cela passe par du porte-à-porte à la rencontre des habitants.

Le buste de François Mitterrand, devant la mairie d'Hellemmes

Le buste de François Mitterrand, devant la mairie d’Hellemmes (crédit : François Geffrier).

À Roubaix, aussi, on se mobilise contre l’abstention. Mais il n’y a pas que les militants politiques pour faire ce travail de pédagogie, tout le monde s’y met. Dans cette ville, 61,6 % des électeurs ne se sont pas déplacés au bureau de vote lors du premier tour des municipales, un taux encore plus élevé, d’un point, que celui de 2008. Pourtant, la mairie, des associations et même des commerçants s’étaient mobilisés pour inciter au vote. François Geffrier, on ne peut vraiment rien faire contre l’abstention à Roubaix ?

François Geffrier